« Le travail mène à la richesse.
Pauvres poètes, travaillons !
La chenille en peinant sans cesse
Devient le riche papillon » 1.
C’est ainsi que Guillaume Apollinaire évoque l’ambivalence de la question du travail dans son Bestiaire : considéré comme un moyen d’épanouissement par excellence, de transformation, voire de libération, tout en étant cause de souffrance, de pénibilité et d’aliénation. La psychodynamique du travail nous enseigne pour sa part que le fait de surmonter des difficultés dans le travail est source de plaisir. Cependant, celui-ci ne peut advenir lorsque l’organisation du travail est défaillante et annihile toute créativité.
Il est communément admis que la santé du corps est en rapport avec les conditions de travail. Plus récentes sont les études portant sur leur nocivité pour le fonctionnement psychique, sans même évoquer la sous-évaluation et la réparation des pathologies professionnelles qui touchent davantage les métiers exercés par des femmes ou les travailleurs et travailleuses dits « invisibles » (par exemple les saisonniers migrants). Le travail et son organisation actuelle, nourris par notre ère gestionnaire, sont létaux et les progrès techniques loin de diminuer le nombre de morts puisqu’en France en 2024 ont été recensés 764 accidents mortels en contexte professionnel contre 759 en 2023, 738 en 2022 et 645 en 20212. Et encore, ce décompte est largement sous-estimé puisqu’il n’intègre pas la fonction publique, les agriculteurices, les chef·fes d’entreprise, les travailleureuses indépendant·es, les étranger·ères clandestin·es, les morts non déclarées ainsi que les cas où le lien de causalité entre mort et travail a été injustement refusé. Les pathologies mentales et les souffrances au travail se multiplient, les accidents et les suicides augmentent, les maladies professionnelles sont en hausse.
Délibérée a déjà évoqué dans plusieurs numéros la question de la souffrance au travail, notamment dans l’institution judiciaire, qui n’échappe ni à la gouvernance par les nombres3 ni à la forte perte de sens chez beaucoup de personnes exerçant dans la fonction publique4. Il a semblé fondamental d’approfondir le rapport entre santé/souffrance et travail, tout d’abord en relevant que le choix des mots est, comme souvent, essentiel. Quand l’Organisation mondiale de la Santé définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social », le poids des normes positives s’abat sur les souffrances et l’envers du décor, que les dirigeant·es ne veulent pas voir. Parler de « souffrance au travail » et pas seulement de « santé au travail » permet de mettre en lumière un négatif trop souvent invisibilisé.
Ce numéro tente justement de visibiliser la question de la souffrance, des accidents et de la mort au travail banalisés, vus comme une fatalité ou des cas toujours « isolés ». Les articles nous enjoignent à changer de paradigme et constater que mourir dans un cadre professionnel ne doit pas être analysé comme un fait divers mais comme un fait social, bien souvent alimenté par les stratégies des entreprises qui par exemple priorisent les moyens mis sur le contentieux post accident ou en lien avec une mort au travail plutôt que sur leur prévention. Ces faits sociaux sont d’ailleurs souvent exclus du champ des politiques pénales, la justice ne se saisissant que très peu des questions d’accident du travail. Parmi les raisons qui permettent de l’expliquer, on peut relever le fait que les institutions pouvant alimenter les enquêtes, comme l’Inspection du travail et ses agent·es, sont elles-mêmes volontairement affaiblies et donc en situation de souffrance, alors que les procédures concernant les accidents mortels sont souvent longues et complexes. Loin de relever de la situation individuelle exceptionnelle, la souffrance au travail est une réalité silencieuse mais fréquente, produit structurel d’une organisation qui vise notamment à faire toujours plus avec moins, empêchant les travailleureuses de réaliser un travail de qualité, émancipateur et source de satisfaction. Plusieurs auteurices évoquent notamment le rôle des « ordonnances Macron » dans la dégradation des conditions de travail.
Ce dossier dépeint une justice elle-même en grande difficulté, dont l’état de santé dégradé des agent·es a nécessairement un impact sur l’acte de juger et l’idéal de justice dont peut se parer l’institution. Il doit néanmoins nous inviter à nous positionner face à cette question en dégageant quelques pistes de résistances possibles : saisir l’Inspection du travail, réfléchir à ce que serait une bonne politique pénale en matière de mort au travail, ne pas rogner sur les espaces de délibération, ne pas accepter de moins motiver une décision en dépit des injonctions contraires...
Les Cahiers de la médecine utopique – la revue du syndicat de la médecine générale (SMG) – encourageait en 2017 à « passer de la plainte à l’offensive » en matière de santé et travail5. La psychodynamique du travail met en évidence que le « travail vivant » a un rôle majeur pour la santé psychique et que celui-ci ne peut advenir que lorsque le travailleur ou la travailleuse, au sein d’un collectif de travail, est en mesure de respecter les règles de l’art, de coopérer et de recevoir de la reconnaissance.
En choisissant de mettre en lumière la part sombre du travail dans notre société, Délibérée souhaite contribuer à la prise de conscience qu’elle n’est pas inéluctable, qu’elle résulte d’une politique et de décisions cyniques et intentionnelles qui peuvent être renversées. Cela passera nécessairement, par la reconstruction du collectif au sein des lieux de travail comme de la société – notamment par le syndicalisme – et le rejet global de la « servitude volontaire »6 qui entretient les injonctions destructrices du système néolibéral.