Édito

Tirer sur les cadrans

« La première journée de combat passée, il advint qu’à l’obscurité tombante la foule, en différents quartiers de la ville et en même temps, commença à s’en prendre aux horloges. Un témoin dont la clairvoyance pourrait être due au hasard des rimes écrivit : « Qui le croirait / On dit qu’irrités contre l’heure / De nouveaux Josués, au pied de chaque tour / Tiraient sur les cadrans pour arrêter le jour »[1].

L’on doit à Walter Benjamin ce souvenir inspirant des dégradations anti-horlogères commises dans la ferveur des Trois glorieuses du mois de juillet 1830 par des insurgés parisiens. A lui également, ce rappel sensible du fait que le renversement de l’ordre établi procède toujours d’un autre imaginaire de l’espace et du temps. D’où, pour notre époque, l’importance de s’extraire du champs de l’existant afin de théoriser les ailleurs. D’où, pour ménager la possibilité d’une conversion de l’avenir, l’impérative nécessité – réaffirmée par Mireille Delmas Marty – de penser l’impossible pour accomplir tout le possible.

Cette immense figure des mondes du droit nous quitte à l’heure précise où nous rédigeons le présent éditorial, en honorant Délibérée de sa dernière publication. Son appel à l’éveil des juges et des consciences dans le monde de la justice, lancé à l’automne dernier au Château de Goutelas où le Syndicat de la magistrature avait brièvement repris ses quartiers, a trouvé écho dès les semaines suivantes, dans la « Tribune des 3.000 »[2]. Soulevant pour la première fois publiquement, la question de la perte de sens et de la souffrance éthique, ce cri d’éveil du monde judiciaire nous a rappelé l’heureuse et irréductible indétermination de l’avenir – notion chère à l’éminente juriste. La mobilisation spontanée et sans précédent des « gens de justice » qui s’en est suivie, est venue raffermir l’optimisme qui donne vie aux mouvements de lutte en faveur d’une justice digne des citoyennes et citoyens qu’elle est censée servir. Cet optimisme fédérateur, l’oeuvre de Mireille Delmas-Marty n’a eu de cesse de nous en envelopper. Que le grain familier de cette voix résonne encore longtemps, à travers l’intelligence vive, sensible et rigoureuse de ses écrits. Que le souffle d’universalisable qui traverse sa pensée des humanismes juridiques se trouve, par cette ultime contribution, immortalisé.

Car au fond, une même question traverse l’histoire de ces instants de bascule : comment faire vivre cet éveil des consciences face à la perspective de l’effondrement à venir ? Par quelles voies, avec quels moyens et dans quelle direction poursuivre le geste ? Sans doute, la tentation première serait-elle de répondre à ces interrogations avec pessimisme, froideur et lucidité, tant s’extraire de l’impasse de la verticalité des pouvoirs décisionnaires et des paralysies organisées par les injonctions gestionnaires semble voué à l’échec. Mais peut-être nous faut-il, pour ranimer la « petite lueur » et « le petit souffle » seuls à même de nous porter vers des lendemains meilleurs – là encore selon les réflexions de Mireille Delmas-Marty – se projeter à l’oblique, inventer des tangentes, enjamber l’espace de la raison pour redéployer les forces de l’imaginaire.

Alors, rêvons ! Tout nous y pousse : la souffrance générée par un quotidien vidé de son sens, l’inertie des pouvoirs publics face à la réalité climatique, la médiocrité de l'offre politique, qui sature jusqu’au désespoir l’espace médiatique. Rêvons de justices anti-autoritaires, de justices an-étatiques, de justices féministes, de justices communautaires, de justices environnementalistes... Réaffirmons les vertus performatives des langages de l’utopie, qui sont toujours intimement liées aux questions de justice et d’organisation juridique de la vie sociale. Tirons enseignement de ce que d'autres ont imaginé ou tenté avant nous. Penchons-nous sur ce que pourrait signifier l’acte de juger, si nos institutions s’ouvraient aux transformations initiées par des mouvements alternatifs d’organisation sociale. Enfin, veillons sans cesse à puiser dans les « forces imaginantes du droit », pour demeurer capable de bâtir l’alternative humaniste qui nous libérera de ces temps troublés.

Misons, en somme, que les « insurrections de l'imaginaire »[3] sont à même d’agir en antidote à l’effritement et à la dislocation. Voici le chemin que Délibérée a choisi d'emprunter, en ce début d’année électorale. Sans oublier de tirer à vue sur quelques cadrans...

  1. Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, 1940, préfacé par Patrick Boucheron, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Paris, Payot & Rivages, 2017
  2. Tribune rédigée par un collectif de magistrat·es publiée le 23 novembre 2021 dans Le Monde, à la suite du suicide d'une magistrate en août 2021, pour dénoncer la déshumanisation d'une justice en proie à une logique gestionnaire. Elle compte désormais 7.858 signataires, dont 5.594 magistrat·e·s, 1.767 greffier·ère·s et 497 auditeur·ice·s de justice (chiffres actualisés au 13 janvier 2021).
  3. La cohée du Lamentin, Édouard Glissant, Paris, Gallimard, 2005