Édito

Un jeu dangereux

Et si l’instrument de la justice n’était pas le glaive mais le dé ? Si nous n’étions pas justiciables mais pions ? Pas juges mais arbitres ? Bref, si le monde judiciaire n’était finalement qu’un grand jeu de société ? Et si, à l’inverse, là où nous pensions jouer librement ne se glissaient pas les problèmes juridiques les plus aigus ?

Après avoir traité dans nos dossiers des sujets de principe et/ou d'actualité, d'emblée perçus comme cruciaux (la critique de la justice, l'antiterrorisme, la drogue, les questions de sexe et de genre, l'impartialité), Délibérée a choisi de s'offrir et de vous offrir un pas de côté. Non pas que le jeu ne serait pas un thème à prendre au sérieux tant l'on sait le droit avide de s'emparer de quasi chaque interstice de nos existences pour bâtir un corpus de normes, mais parce que notre ambition est de pouvoir, parfois, nous arracher de l'actualité et d'un agenda politique dicté par d'autres pour tenter de penser le droit et ses pratiques autrement, en abordant des champs qui ne relèvent pas, a priori, d'une évidence.

Le jeu évidemment objet du droit, mais aussi instrument du droit. La division peut sembler simpliste mais elle entraine derrière elle un florilège d’interrogations des plus politiques. Car le jeu est bien l’espace paradoxal où la liberté rencontre les règles. Dès lors, quel meilleur outil pour porter une réflexion sur le rapport de la réglementation à l’action, de la loi à l’égalité des armes, du libre arbitre à la contrainte ?

Dans une société de la perpétuelle injonction à la prise de risques et au pari, dans un temps où les serious games[1] sont trop souvent le nouveau nom du management, dans une période où « joue ta vie » est la nouvelle consigne du coaching marketisé, prendre le temps de penser au droit par le jeu sera sans doute une démarche profitable.

Nous passerons alors du terrain de la théorie du droit aux casse-tête du droit numérique, du jeu de rôle de l’audience au puzzle du droit administratif, du memory de l’histoire du droit au monopoly des nouvelles privatisations.

Ainsi les amateurs et amatrices de droit processuel découvriront que le forum shopping[2] trouve peut-être des racines dans l’ancienne procédure de règlement des dettes d’honneur. Les passionné·es de jeux en ligne exploreront les champs sauvages de la régulation des conflits immatériels – entre nouvelle démocratie participative et négociation contractuelle. Les critiques des législations spéciales – dont on sait que la vocation est de s'étendre toujours davantage pour infuser in fine le droit commun – pourront s’interroger sur la façon dont les méthodes de contrôle sont aujourd’hui mises en œuvre à l’encontre des supporters sportifs trop violemment enthousiastes. Les adeptes d’une lecture critique du droit au regard de ses conséquences sociales trouveront enfin à penser dans la façon dont l’« ouverture » du capital de la Française des jeux pourrait bien frapper de plein fouet les classes populaires.

Ces approches pratiques ne pouvaient faire l’économie d’une réflexion sur ce que la théorie du jeu a apporté de compréhension au fonctionnement du droit et de la justice : lorsque l’on voit les joueurs sous les robes et derrière la barre on comprend mieux comment certains perdent si souvent là où ce sont toujours les mêmes qui raflent la mise. Voir le droit comme un jeu permet encore une approche dynamique de la notion même de droit : ensemble précis de normes dont l’usage est constamment renouvelé par la réflexion stratégique des acteurs.

Tout cela ne pourra qu’appeler plus largement à une réflexion sur l’acte de juger et généralement sur la démarche de « faire du droit ». Là où nous pensons exercer notre créativité n’avons-nous pas renoncé à contester les règles ? À force de jouer le jeu du droit en explorant habilement ses limites n’avons-nous pas oublié que certain·es y jouent leur peau ? La réflexion sur la rencontre du jeu et du droit, c’est le rappel nécessaire que la chance n’est rien si les cartes sont marquées et que le croupier ferme les yeux.

Gardons-le à l’esprit la prochaine fois que nous serons tenté·es de négocier avec des normes iniques : plutôt que de se résoudre soit à tricher soit à perdre, pourquoi ne pas simplement changer les règles, voire quitter la table ?

  1. Le serious game peut se définir comme une activité qui combine une intention dite « sérieuse » (pédagogique, informative, etc.) avec des ressorts ludiques.
  2. Le forum shopping, en français élection de juridiction ou encore « course aux tribunaux », est une pratique du droit international privé qui consiste à saisir la juridiction qui appliquera la loi la plus conforme à ses intérêts.